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Jeune fille mangeant un sorbet - février 2022

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Jeune fille mangeant un sorbet XVIII siècle

 

Sonia

 

« Hey ! Je vous donne le bonjour ! Vous m’avez vue ? Pourtant je suis d’habitude invisible.

Surtout ne dites rien, là c’est ma pause, une pause inespérée.

Oui da je vous raconte : ma maîtresse est partie pour la journée voir sa mère à Belleville ; puis le lendemain elles veulent aller à Versailles en carabas.

En effet, il paraît que le Palais est ouvert à tous, « il s’agit du spectacle de la vie du Roi » selon ma patronne.

Ainsi, vous pouvez m’en croire, ma tâche multi–bonnet de servante / femme de chambre /lingère / couturière / coiffeuse s’est miraculeusement arrêtée pour 2 jours. Cela ne s’est jamais vu ! Je me sens même un peu gênée, je peux m’asseoir déjeuner paisiblement, et j’ai même parlé à la cuisinière. Mais j’ai eu comme un vertige, qu’est-ce que je vais faire de tout ce temps libre ?

Eh oui, vous ne savez pas quelle est ma vie éreintante, depuis deux ans que j’ai quitté la ferme où mes parents vivaient, le jour de mes 13 ans, pour servir dans le Faubourg Saint-Germain à Paris chez ma maîtresse, une veuve encore jeune, ayant hérité de quelques biens.

Je suis toujours par monts et par vaux dans la maison, toujours disponible pour l’entretien et même l’intimité.

Donc aujourd’hui j’ai décidé de sortir de la maison, de ma mansarde non chauffée et de me lancer dans Paris.

Il fait très beau, je peux rester en tablier sans problème, d’ailleurs vous devinez sans peine mon uniforme de coton, et je n’ai même pas de caraco.

J’ai l’intention d’aller dépenser mes quelques sous à une sucrerie.

Vous avez entendu parler du Café Procope et de ses sorbets ?...

***

Anne T

La maison bruisse d’un air inhabituel, un parfum de liberté s’est déposé dans les offices, les cuisines, la lingerie, les mansardes… Marguerite entonne de sa magnifique voix vive la rose : mon amant me délaisse, ô gué vive la rose…. Léon le palefrenier, son amoureux, pourtant est bien là, j’ai senti l’odeur des chevaux qui l’enveloppe. Je récupère ma petite bourse et descends voir si Magdeleine et Marie sont prêtes.

J’entends la petite flûte de Joseph et ses airs de bourrée, marchoise rectifie-il. L’odeur du pain flotte dans le vestibule et un instant les souvenirs de mon enfance affluent. Je me vois à Pâques, prête à aller avec mes parents, mes frères et sœurs à la messe. C’était jour de fête et la joie nous enveloppait de douceur. Le printemps s’annonçait, les beaux jours s’installaient et le froid quittait la campagne. C’est à compter de ce jour que nous ne portions plus les bas, rugueux et rêches tricotés par maman. Nous pouvions sentir sur nos jambes la rosée, le soleil, le vent.

Ah ! Voilà Marie et Magdeleine…

***

Myriam

 

Nous voilà parmi les belles dames et les beaux gentilshommes, richement vêtus.

Sûre on n’est pas à notre place ici place ici, je n’ose même pas demander le prix d’un sorbet. Je regarde avidement la vitrine, les yeux pleins d’étoiles, lorsqu’un jeune homme en tenu négligée et avec un attirail sous le bras, m’aborde :

-          Bonjour jolies demoiselles, vous semblez bien absorbées par cette vitrine de sorbets,

-          Bonjour Monsieur, je ne sais pas si je dois parler avec un inconnu, mais c’est vrai que ces sorbets nous font bien envie

-          Écoutez, vous n’avez rien à craindre et je crois que je peux exaucer votre désir. Comme vous le voyez je suis peintre et si vous acceptez de poser pour moins une ou deux heures, je vous offre le sorbet de votre choix.

Marie et Magdeleine le regardent, effrayées, mais je le trouve bien avenant et tant pis si elles ne sont pas d’accord, j’accepte sa proposition. J’ai choisi mon sorbet et nous voilà en route vers une petite placette toute tranquille, où s’ébattent des enfants accompagnés de leur nourrice. Je crois que c’est là qu’il va peindre.

***

Catherine

Eh ben, me voilà installée, mais bon, sur un tabouret. Je croyais que j’aurais quand même droit à un bon fauteuil un peu confortable, comme ceux de ma maîtresse au salon. Tintin, du dur et pas de dossier et en plus en plein milieu de la place ! Paraît que c’est là qu’il y a le plus de lumière. C’est vrai que le soleil tourne, c’est bientôt le soir. Tout le monde me regarde et tourne autour de moi. On rigole, on chuchote, j’espère qu’on dira rien chez moi ! J’ai presque honte… je tiens quand même à ma réputation, hein !

Je ne sais même pas qui c’est, le monsieur qui installe ses trucs et machins, des petits pots de couleurs. Ah pour ça, il en a plein, des poudres, qu’il a posées par terre, en rang d’oignons. Et une bouteille, je ne sais pas de quoi, peut-être pour boire ? Ou pour mouiller les poudres ?... Il a aussi installé une espèce de cadre en bois, très grand, je le vois plus quand il s’assoit derrière, avec du tissu cloué dessus, en équilibre sur une chaise branlante, ah oui et aussi des pinceaux en ribambelle et de toutes les tailles dans de grands pots de terre. Il en tient trois en même temps à main gauche et un très long à main droite !

Mince, mes copines ont filé, elles m’ont même pas dit adieu… Je crois qu’elles sont jalouses. Tant pis pour elles. C’est vrai pourtant, pourquoi il m’a choisie moi et pas elles. Faut dire que j’ai de jolies joues rondes et puis je n’ai pas fait d’histoire. Ni une ni deux, mam’selle vous voulez un sorbet ? Bof, c’est toujours ça de pris, pas vrai ? D’ailleurs, s’il ne se dépêche pas, ma glace, elle est tout fondue et je fais quoi avec ma cuillère ?... Vite, faut que j’en profite avant que ça coule…

***

Sonia

 

Je ne sais pas trop ce qu’il fait, il me dit qu’il n’arrivera sûrement pas à finir le portrait avant ce soir ; je commence à m’inquiéter vu la nécessité de rentrer avant la nuit ; non je ne veux pas le rencontrer demain au Palais Royal ; non je ne vois pas l’intérêt   pour lui de peindre une servante telle que moi ;

__ « essayez de comprendre ».et là il se lance dans un discours destiné à me convaincre : il parle de l’évolution de la société ; il dit que l’avenir va s’ouvrir à des personnes domestiques comme moi, il souligne que ma liberté d’aujourd’hui sera peut être aussi celle de demain, en tout cas il croit fermement en des personnes qu’il nomme « encyclopédistes  »

Vous vous rendez compte, il est fou, il ne croît pas en D’ et il pense qu’un jour je serais égale à ma maîtresse,

Bien sûr il me raconte des fadaises, il parle d’un homme qui s’appelle Sébastien Mercier qui vient d’écrire un roman intitulé « 2440 » Il imagine qu’à cette date un roi très bon aura enfin la volonté de s’occuper des besoins du peuple et alors enfin les lumières et la justice régneront.

Tout cela ne me concerne évidemment pas et je préfère siroter mon deuxième sorbet, à la bigarade, celui-là.

Mais je pense néanmoins que je vais surtout céder à ses yeux verts…

Il m’a promis qu’il finirait la pose demain et que s’il vendait le tableau, j’en aurais une petite part, et cela est déjà une petite révolution.

Mais pas au Palais Royal, je suis une soubrette libre.

Mes copines m’assaillent au retour et me font mille recommandations sur ma vertu en danger.

Le lendemain Il n’est pas au rendez-vous sur la placette. Une terreur panique me trouble, j’erre dans Paris, désirant vaguement le retrouver, en évitant de salir mes bas et ma jupe ;

Je tombe un peu avant le diner, pour mon malheur, sur le Palais Royal.

***

Anne T

 

Cet endroit m’effraie un peu tant il y a de monde. De belles dames et beaux messieurs qui paradent, dans leurs vêtements aux couleurs chatoyantes, dans un bruissement délicat. Des employés qui appellent le passant, des artisans qui livrent leurs produits, des curieux qui observent. Là un groupe d’hommes, ils ont du mal à conserver leur calme, gesticulent, se bousculent, s'emportent et l’un finit par se défaire d’une bourse qui paraît bien dodue. Plus loin deux hommes titubent, se soutiennent, clairement pris de boisson, ils entonnent une chanson à boire et entre deux couplets relatent leur malchance dans une maison de jeux. Mazette, cet endroit n’a de royal que le nom… J’ai faim, un peu froid et je me demande ce qui m’a pris de m’y aventurer…

***

Myriam

 

Enfin le voilà, avec son accoutrement on ne peut pas le manquer. Il n’y a pas à dire il a quand même fière allure. Bizarre, il n’a pas son attirail de peinture. Il m’a vue, il me sourit et je suis toute chamboulée. Il me dit que l’éclairage aujourd’hui ne lui plait pas, qu’il y a trop de monde ici et que nous serons mieux chez lui pour finir le portrait. Je ne suis pas vraiment naïve et pourtant j’ai l’impression qu’il n’a pas de mauvaises intentions. Je le suis et me voilà dans une petite chambre, avec pourtant une grande fenêtre, remplie de livres et de tableaux, surtout des portraits de femmes, d’enfants et quelques paysages. Je ne suis pas très cultivée mais je sais quand même lire les titres, Zadig de Voltaire, Emile de Rousseau et un livre qui m’intrigue le Jeu de l’Amour et du Hasard de Marivaux.

Avec toutes ses idées de progrès, j’ai envie de croire à des jours meilleurs et pendant qu’il continue son tableau je pense à tous les livres qui me restent à lire, toutes les choses que je peux encore apprendre. S’il me sert de guide je sens que je peux y arriver.

Mais je vois que pour l’instant ce qui lui importe c’est de finir ce tableau. Il a peut-être trouvé un acheteur qui doit venir à son atelier dans une semaine. Ça veut dire qu’on va se revoir, et ce n’est pas pour me déplaire. Nous en parlerons sûrement lorsqu’il n’y aura plus assez de lumière pour peindre, mais en attendant il ne m’est pas interdit de rêver.

***

Catherine

 

Mon Dieu, que va dire ma maîtresse, me voilà couchée dans une chambre inconnue et c’est déjà le petit matin !... Je suis bien arrangée, tiens ! Je ne sais pas bien ce qui s’est passé, mais quelle aventure, c’était quand même formidable… Julien m’aime, c’est sûr, il me l’a juré et il m’a promis de m’épouser ! Je crois qu’il a fini le tableau si tard que je me suis endormie dans son fauteuil. Après, plouf ! Voilà que je me réveille dans son lit, à mon charmant peintre. Moi aussi, je crois que je l’aime. On va être heureux tous les deux, je le sens. C’est le Bon Dieu qui l’a mis sur ma route.

Mais là, faut vraiment que je me dépêche, sinon Madame va me renvoyer. Et alors qui c’est qui gagnera les sous pour le nid d’amour à Julien et moi ? C’est pas avec ses tableaux… Il dort profond, mon amoureux. Vite, ma robe et mon bonnet pour cacher mes cheveux emmêlés… Où sont mes galoches ? Vite, partons avant que l’église sonne les 6 heures.

Je me vois en passant dans le tableau qui me regarde en souriant… Il est en train de sécher. Comme je suis belle ! Et comme j’ai l’air heureuse… Adieu, mon beau Julien, je lui murmure de loin, à la porte que je referme doucement pour ne pas le réveiller. A plus tard, quand j’aurai du congé. Ne m’oublie pas… Et tu me donnes ma part quand tu le vends, hein ?! Tu l’as promis…

 

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Mise à jour le 02.03.22