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Ouvrage 

Titre:
Récits des marais rwandais
Auteur:
Hatzfeld (Jean)
Edition:
Seuil
Réunion du:
09.09.2014

Commentaire

recitsdesmaraisrwandais

Les Récits des marais rwandais regroupent trois livres écrits successivement par Jean Hatzfeld sur le génocide rwandais :

- Dans le nu de la vie en 2000 est le point de vue des rescapés,

- Une saison de machettes en 2003 celui des tueurs,

- La stratégie des antilopes en 2007 décrit la vie après quand, certains tortionnaires sortis de prison ayant retrouvé leurs terres, Tutsis et Hutus sont amenés à se côtoyer à nouveau.

 

Jean Hatzfeld a fait de nombreux séjours à Nyamata et y a tissé de nombreux liens, c'est ainsi qu'il est parvenu à donner la parole aux personnes qu'il a rencontrées, rescapés et tortionnaires. On ne peut qu'être marqué par le contenu du livre – on est en permanence dans l'horreur absolue – mais aussi par la langue, le rythme, le ton des témoignages. Leur style introduit en effet une distance, les protagonistes parlent avec un certain calme, dans une langue très imagée, voire plaisante, qui contraste avec l'horreur. Les tueurs parlent de leurs crimes avec placidité, parfois dans le déni, comme s'ils n'avaient jamais complètement réalisé ce qu'ils ont fait. Hutus et Tutsis utilisent la même langue, les mêmes tournures, par exemple le terme de "couper", rude et précis, en lieu et place de "tuer". Cette langue révèle-t-elle la façon d'être au monde de ces populations, qui serait marquée d'une forme de fatalité, d'acceptation, ou le génocide a-t-il eu des effets pour tous sur la façon de parler ? Mais peut-on seulement parler d'acceptation quand il n'y a aucune possibilité de faire quoi que ce soit ?

 

On ne perçoit pas la différence entre les témoignages faits directement en français de ceux traduits par un interprète choisi par l'auteur. On arrive à lire grâce à la langue des Rwandais, mais aussi grâce à la position de l'auteur, faite de dignité, de respect et de distance. Et de persévérance, car on retrouve des protagonistes d'un livre à l'autre, dans de très beaux portraits. Jean Hatzfeld possède aussi l'art de décrire les paysages, la description du village, très agréable à lire, est une bouffée d'air.

 

 

Car l'horreur est là, en permanence, même si elle est dite avec sobriété. Les massacres sont racontés comme un travail, les tueurs partent à neuf heures et s'arrêtent dans l'après-midi, gagnant ainsi mieux leur vie qu'en cultivant, grâce aux pillages. Ils poursuivent leurs victimes dans les marais en riant et en chantant. Il y en a qui tuent leurs victimes, et cela paraît "humain" par rapport à ceux qui leur coupent les membres et les laissent agoniser. Le massacre dans l'église relève de l'innommable, de l'impensable. Il n'y a plus rien de valable dans une telle absence de sentiment. Comment parler de tout cela avec nos mots, nos pauvres mots.

 

Et que dire de la complicité des institutions ? Préfets, évêques bénissant les machettes, blancs fuyant en toute hâte car ils savent ce qui va se passer. Il existe des documentaires accablants sur Internet, en particulier contre les Français. Il y a eu manifestement une préparation des esprits et des machettes, tout était prêt quand l'avion est tombé. Il y a eu d'abord toute une déshumanisation des individus, en sorte que tuer devienne "normal". Les Tutsis se sont peu révoltés, après avoir été convaincus qu'ils étaient inférieurs, traités de cancrelats et menacés de mort par les Hutus sur le ton de la plaisanterie. A moins qu'ils n'aient été tétanisés par l'impensable de ce qui survenait ainsi du jour au lendemain. L'idée du génocide était présente aux tueurs mais pas consciente : "le terme de génocide n'étant pas connu, il ne pouvait pas exister".

 

La comparaison avec le génocide juif est inévitable. Le nombre de victimes avoisine 900 000. A certains moments les rwandais ont été plus efficaces que les nazis. Du 11 avril au 14 mai 1994 "…environ 50 000 Tutsis, sur une population d'environ 59 000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9h30 à 16h, par des miliciens et voisins hutus, sur les collines de la commune de Nyamata …".

 

Pourra-t-on comprendre jamais ? Même en appelant à l'aide des éléments objectifs, comme les différences entre massacre, guerre et génocide. Sont évoqués également les travaux de Jacques Sémelin dans Purifier et détruire, qui tente de percer l’énigme des génocides au XXe siècle : rôle des médias dans la préparation des esprits, alcool, …

Avec la question du mal, se pose aussi la question du pardon, du sens du pardon, de l'impossibilité du pardon, car les Tutsis et les Hutus sont amenés aujourd'hui à cohabiter. Pour certains, il reste Dieu : "Il n'a pas empêché, c'est lui qui jugera". Le livre se clôt sur cette phrase de Francine, parlant de "la personne qui s'est regardée en cadavre dans les papyrus" : "Au fond, si son âme l'a abandonnée un petit moment, c'est très délicat pour elle de retrouver une existence."

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Mise à jour le 14/11/2018