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Ouvrage 

Titre:
Anima
Auteur:
Mouawad (Wajdi)
Edition:
Actes Sud
Réunion du:
03.05.2016

Commentaire

anima
Wahhch Debch découvre l'assassinat et le viol de sa femme enceinte. Une sauvagerie effrayante. Le meurtrier profane les plaies ouvertes dans le ventre de ses victimes, ainsi que le fait le mâle du termite. Très vite, la police va découvrir que le meurtrier est un Indien Mohawk. Debch part à sa recherche, non pas pour lui faire justice mais pour voir son visage. Désespéré, sentant que la folie le guette, il veut s'assurer qu'il n'est pas le meurtrier lui-même. Ce drame réveille en lui un autre drame très ancien, profondément enfoui, qui a trait à ses origines. Ce sont des animaux, sauvages ou domestiques, qui sont les témoins de cette poursuite du monstre, ils se relaient pour prendre en charge la narration. L'histoire se passe au Canada, elle va emmener le lecteur aux Etats Unis et le faire pénétrer dans des territoires indiens.
 
La particularité du roman est la narration par des animaux divers qui côtoient l'homme tout au long de sa quête et qui l'accompagnent, comme un chœur, comme un cœur qui se soulève et s’abaisse. Les titres des chapitres sont en latin, et désignent essentiellement des noms d'animaux (sauf dans la dernière partie où seul parle le chien, et le tout dernier chapitre narré par le médecin coroner). Si on est dérouté au début, on comprend rapidement de quel animal il s'agit et quelles sont ses caractéristiques. Le procédé est très ancien et l'on peut être agacé par cet anthropomorphisme prêtant aux animaux les plus divers de telles réflexions. Mais à une exception près – "ce n'est pas crédible, le regard des animaux est cruel" – le procédé séduit les lecteurs car il met un peu de distance avec l'horreur des événements successifs, il permet de s'en décentrer pour pousser le lecteur à penser. Cette mise à distance, ce nuage de mystère est d'ailleurs moins sensible à la fin quand le chien devient le seul narrateur. Le procédé permet aussi de dire avec originalité, subtilité et beaucoup de précision la profondeur de la souffrance, du désarroi, de la tristesse de Wahhch Debch. Les animaux lui témoignent une formidable empathie et font preuve d'une "humanité" bienfaisante qui apaise de la barbarie ambiante. Chaque chapitre, de quelques lignes à une vingtaine de pages, prête voix à un animal qui raconte de son point de vue où en est Debch, ses rencontres, les bribes de son histoire qui émergent peu à peu. Au détour se dessine une riche réflexion sur la part animale de l'humain, sur ce qu'il en est de l'humain et de l'inhumain en l'homme. Toutes sortes de sentiments et d'agissements de l'homme sont mis en lumière, des meilleurs aux pires. La monstruosité n'est pas épargnée au lecteur et l'on ne sort pas indemne de certains chapitres particulièrement éprouvants à lire.
 
Observateur attentif et grand connaisseur, Wajdi Mouawad ouvre notre regard sur le monde animal et sa manière d'appréhender la réalité. Le regard des animaux est "physiologique", ils décèlent les sentiments humains, peur ou colère, par les odeurs, des parfums, des senteurs. Ils soignent, aussi, telle la mule qui nettoie les plaies. On apprend des choses passionnantes, par exemple sur la manière de "voir" des chauves-souris, dans l'alternance des sons émis et de leur écho dans le silence qui suit. Et l'on peut se surprendre à regarder les animaux différemment depuis cette lecture.
 
Nombre de questions traversent le roman, la violence du crime bien sûr, mais aussi celle de l'Histoire. Histoire des Indiens et de leur "intégration" par le Canada comme par les Etats Unis, de leur enfermement dans les réserves ; histoire de la guerre au Liban, des camps palestiniens et du drame de Sabra et Chatila, lieu de naissance de Wahhch Debch. La question de la mémoire est présente également. Comment et où s'inscrivent les traces du passé ? Comment sont-elles oubliées ? Comment peuvent-elles faire surface ?... D'autres thèmes encore invitent à réfléchir : les origines, la filiation, le conflit au Proche-Orient, la culpabilité, l'identité, la vengeance, les rapports entre humains et animaux, …
 
D'aucuns ont pu trouver que l'auteur s'attardait trop sur la violence, voire s'en délectait en se cachant derrière la littérature. On peut en effet s'interroger sur certaines scènes – qu'apporte vraiment au roman le viol de Debch par le meurtrier de sa femme ? Pour d'autres lecteurs ce parti-pris a sa pertinence : "images, descriptions cliniques et chirurgicales, jouissance et gourmandise de l’animal qui suce sa proie : tout au long du roman ce cycle et cette jouissance sont présents."
 
En dépit du procédé d'écriture qui pourrait conduire au morcellement de l'histoire, le fil du récit est parfaitement tenu et mené de main de maître. Le côté kaléidoscopique ne nuit en rien à l'unité globale. Il se dégage de ce livre une grande force, d'autant que l'écriture en est remarquable, riche et suggestive. On peut extraire des passages pour leur propre poésie, leur propre cohérence, certains d'entre eux étant de l'ordre de l'aphorisme ("le verbe être conjugué au présent concassé"). La narration par le chien permet aussi de parler de la langue d'une très belle manière : "je découvrais l’élévation spirituelle des humains, ce dont ils sont capables, dans l’énonciation ahurissante de leur pensée, offerte à l’autre grâce aux mots qu’ils égrènent au rythme de leur sang".
 
Il faudrait encore parler des échos à la tragédie antique, par exemple lors du dépeçage du père dans le désert, et du titre, qui évoque l'âme, le souffle, l'animal, … Et sans doute y a-t-il encore d'autres éléments symboliques. Pourquoi n'apprend-on jamais le vrai nom de Wahhch Debch ?
 
L'avis de la grande majorité des lecteurs sera mieux rendu par leurs propres termes : "je l'ai lu puis relu dans un état d'émotion continu ; très surprenant, incroyable, un livre qui m'a épatée ; très original ; une découverte ; j'ai beaucoup beaucoup aimé ; très fort ; très poétique ; touché, happé ; scotché par la langue ; très beau ; extrêmement violent mais très touchant ; touchée, collée au texte, écorchée par le personnage central ; bouleversée et complètement emportée par l'histoire ; à recommander !".
 
Né en 1968, Wajdi Mouawad passe son enfance au Liban, son adolescence en France et ses années de jeune adulte au Québec, avant de s’installer en France. Il est auteur, metteur en scène et comédien de théâtre. Auteur de nombreuses pièces, directeur de compagnies théâtrales, titulaire de nombreux prix pour ses œuvres, il est aujourd'hui directeur du théâtre national de La Colline.

 

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Mise à jour le 08/09/2018